L’homme au ginseng

Il y avait tout ces hommes des quatre coins du monde. Chacun portant leur histoire

lourdement, pesamment. Et dont les poches étaient vides.

Ils étaient entassés là, tous reclus, parqués. Des sans abris dans cet immense refuge de nuit. C’était l’hiver.

Parmi eux, il y avait cet homme. Immense, les épaules voûtées, la barbe broussailleuse, les cheveux longs, sauvages et les yeux vides.

Cet homme venait de l’Est. Il s’en venait de la guerre. Là-bas, dans les montagnes il avait tuer des hommes. Ses poings étaient énormes.

Il marchait lentement en errant dans les couloirs.

Il n’était pas le seul. De nombreuses sandales, souvent trop petites, usées, raclaient les sols des corridors. Des groupes s’animaient là où ils le pouvaient, de la cour s’enfumant au séjour ne comptant qu’à peine deux sofa pour plus d’une centaine d’hommes. Dans les dortoirs, les bandes s’organisaient . Un microcosme géopolitique ne tenant qu’à un fil.

Allez expliquer à un géorgien qui n’a jamais vu un noir, que non, ça n’est pas correct de l’imiter comme un singe se grattant sous l’aisselle.

Allez expliquer à un serbe qu’il ne peut pas régler ses comptes avec son voisin croate, que non ce lieu n’est pas fait pour ça et qu’il faut vivre ensemble.

Allez donc dire aux gispy que non, on ne peut pas se servir un repas aux enfants qui n’ont pas mangés parce que c’est trop tard, la cuisine est fermée.

Allez donc dire aux alcoolos que bien sûr on ne peut pas rentrer avec une canette, même rien qu’une.

Allez donc dire aux musulmans que désolé vous êtes allez à la mosquée mais la grille est fermée non Dieu n’a rien à faire là dedans c’est le couvre-feu et vous sentez l’alcool.

Heureusement, les collègues étaient là pour veiller au grain. Mon boss était grand. Farouche, il aboyait pour faire régner l’ordre des possibles. Et il se faisait respecter. Mais ça ne l’empêchait pas d’avoir peur de lui : l’homme au ginseng. Le grand, le terrible, celui qui, inexpressif, terrorisait tout le monde. Parce qu’on ne savait pas quand il allait se réveiller et commettre quelque chose d’affreux, d’incontrôlable. Ce genre d’homme qui a connu des atrocités et qui s’est mis en veille, anesthésié jusqu’à ce que une étincelle dans ses yeux ne vienne raviver on ne sait quel souvenir déclencheur.

J’étais seule dans l’infirmerie. Et cet homme vint me demander « Something for my brain » avec son accent prononcé d’une voix grave, tonale. Et pourtant j’y décelai une note de détresse. Ou peut être était-ce son regard, dans le vague, qui ne me fixait pas. Un grand enfant, dont les yeux criaient une douleur trop lourde.

Je ne suis pas infirmière, ni docteur. Je peux faire un pansement si je trouve le nécessaire dans les armoires presque vides. Je ne peux délivrer aucun médicament.

Devant moi, l’imposant bonhomme, immobile. Ses yeux me voient, attendent. Il est redevenu un guerrier. Il a donné un ordre. Il a mal. Il est perdu. Il peut devenir fou de douleur. Il me dit « My brain ». Il n’a pas dit « ma tête », il a dit « mon cerveau ». Ses doigts tapotent son crâne pour me montrer.

Dans l’armoire, des boîtes de vitamines. Je choisi le GINSENG.  C’est bon pour le cerveau lui dis-je « ça aide le cerveau. Ginseng good for brain ». Je lui donne deux comprimés. Ce ne sont que des vitamines. Et le corps de l’homme exprime une sorte de relâchement, de contentement par ses mains accueillant ces placebos comme un sésame. Une incroyable force de reconnaissance naquit sur ses lèvres en un sourire et il formule des « thank you, thank you » en chaîne.

Un homme, une bête, que je n’ai jamais plus vu sourire. Et qui errait tous les jours, perdu, isolé, dans un monde qui lui appartenait, couvant ses démons intérieurs grâce à sa carapace menaçante.

Et chaque jour, fidèle au ginseng, me livrant les clés de sa convalescence, me permettant de prendre soin de ses esprits, il venait chercher sa capsule.

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A ne pas ouvrir avant mes 30 ans

La consigne: "Toute ma vie j'ai rêvé" - décrire quelle serait votre vie si vous aviez réalisé le métier de vos rêves

Aujourd’hui Monsieur Messier nous a donné le devoir de faire une lettre pour nous quand on sera grand. Je dois réfléchir à comment je serai quand je serai une adulte avec mon travail, ma maison et mes enfants.

Cher (Chère) Laetitia,

Je t’écris de ma chambre. J’ai 7 ans 3/4. Comment vas-tu ? Moi, ça va. Aujourd’hui, j’ai mangé du hachis parmentier, mon plat préféré. A l’école, c’était l’anniversaire de Julie. Comme d’habitude, Monsieur Messier en a profité pour faire des fractions [avec le gâteau]. C’est toujours la même chose, non mais c’est énervant. On peut même pas profiter d’un petit moment de paix. Pendant la récré, il s’est passé un truc important : Aurélia est venue en rigolant et a jeté un papier sur moi. Quand je l’ai ouvert, c’était écrit : Tu veux être mon amoureuse ? Signé : Stéphane. J’ai vu qu’il me regardait de loin mais j’ai pas osé lui parler. Il était tout le temps avec Omy, Nuno et Fabian et puis la cloche a sonné. J’ai voulu répondre avec une lettre mais Monsieur Messier l’aurait vu. Je l’aime bien Stéphane. Je crois que je vais dire oui. Et toi, as-tu un mari ? Comment s’appelle-t-il ? Est ce qu’il est gentil avec toi et gagne beaucoup d’argent ? J’espère que tes enfants sont gentils et que tu aimes ton travail. Moi je veux être institutrice maternelle. J’aime beaucoup les enfants et j’aime bien faire des bricolages.

Chèr (Cher) journal

Papa fait vraiment chier ! Non mais il se prend pour qui ?! Il vient dire aurevoir avec Timo, il rentre sans frapper dans ma chambre et m’enguirlande. En éteignant la radio il dit : Je veux pas que t’écoutes ça ! » Non mais tous le monde écoute fum radio ! C’est pas parce que ils parlent de sexe que je vais devenir une mauvaise fille. Franchement je sais quand même ce qui est bien ou pas. C’est quand même lui qui m’a élevé ! Et puis, j’aime bien la musique. Sur les autres chaînes ils passent que d’la m***! Bon, il est tard et je dois commencer ma rédaction. Il m’a énervé ce con, j’ai rien fait, comme d’habitude. Je déteste le néerlandais ! Je dois rendre le devoir pour demain 3ème heure. Pfff fait chier ! En plus y a Eva qui danse dans sa chambre à côté. Ça fait 3 fois qu’elle repasse le CD de Salim Mayon en boucle, ça commence à bien faire. Je vais commencer par les tests PMS sur mes choix d’études, ça me calmera les nerfs.

(Plus Tard)

J’ai rempli la grille. Les résultats disent : Social, Artistique, Littéraire. Je m’en doutais. Je dois aussi soumettre 3 métiers que j’aimerais découvrir : Publiciste, Psychologue, Garde Forestier. Je vais dormir, tant pis pour le néerlandais. Bonne nuit, à demain.

Chère moi, Demain, nos cours sont suspendus pour la matinée. J’ai rdv avec Madame Lemure, je l’aime bien, elle m’impressionne. Tous les rhétoriciens rencontrent leur guide pédagogique et doivent soumettre leur projet d’étude. A 10h20, on a une conférence à la salle polyvalente : un discours de la Directrice et des Anciens de l’école. Il y aura le frère de Jean. Il a terminé depuis longtemps mais je le connais parce que on a fait le camps en Provence ensemble. Il va bientôt se marier. Il a créé une entreprise de commerce équitable. C’est formidable le parcours qu’il a eu. J’espère que plus tard j’aurai autant de courage pour réussir ma vie. J’ai décidé de faire l’ examen d’entrée de théâtre l’an prochain. Jean-Denis me dit que c’est une bonne école. J’aime bien ce prof, il est très professionnel! Et les cours à l’académie sont vraiment poussés. L’an dernier, j’ai reçu le prix du jury. Je sais que maman préfère que je fasse des études mais pourtant, elle a quand même l’air de m’encourager. Sinon, mon deuxième choix, c’est histoire de l’art à l’université. J’ai déjà été à la journée Portes Ouvertes avec Sabine. Je me souviens, on était dans un gigantesque auditoire et le prof a dit : regardez bien à votre gauche et à votre droite. Dans un an, un seul de vous trois restera. Ça fait flipper. Il est déjà 23h22, je vais me coucher.

Mardi 18 avril

C’est fini ! Je suis crevée. La formation s’est super bien passée ! J’en ressort grandie et vivifiée. Les animateurs sont trop choux. Lors de la dernière UF, ils m’ont couverte de mots doux et complimentée. J’adore ce que je fais. Et l’équipe de formateurs est phénoménale. Ce n’est que du bénévolat, mais on est vraiment bien organisé et, sans vouloir nous lancer des fleurs, tout roule comme sur des roulettes. Pat m’a encouragée à faire des études d’assistante sociale. Il dit que je suis faite pour être sur le terrain et que j’ai déjà toutes les compétences requises. Apparemment, c’est mieux qu’éduc parce que le diplôme amène à plus de débouchés. De plus, je peux gagner ma vie en travaillant en journée tout en poursuivant mes études à horaires décalés. Je ne suis pas faite pour les études d’instit primaire. J’ai adoré les classes vertes parce que l’éducation et le civisme me guident. Mais l’idée de corriger des devoirs et préparer des cours de math et néerlandais me répugne. Dans six jours c’est le début du stage et j’ai rien préparé. Sans compter sur le fait que dimanche y a la réunion à Liège pour la Pâque familiale. Jcrois que je vais pas faire le stage et continuer l’année. Je vais rien dire à maman.

Dimanche 22 septembre

Demain, a lieu sur le temps de midi, une rencontre profs/élèves concernant les demandes de stage à l’étranger. J’ai choisi les relations Nord/Sud et les ONG comme thème de mémoire. Je sais que partir à Calcutta pourra m’être une expérience bénéfique. Isaline a déjà tout préparé mais… je ne le sens pas. Il faut dire qu’elle a cette habitude de tout commander… je l’adore, c’est pas ça mais, y a un truc qui cloche et je crois que je devrais écouter ce que je ressens. Je sais pas encore comment je vais lui dire. De toute façon, ça peut être intéressant d’assister à la réunion. Ce we je fais 12-20 et 6-13 à la boulangerie. Je pourrai pas aller à l’anniversaire de Siloé. C’est dommage mais c’est comme ça. Je dois dire que je suis contente de ne plus être à la maison. Je prends ma vie en main comme une adulte responsable.

Mercredi 17 septembre 

Youpiiiie ! Ma candidature a été retenue, je commence mon premier job lundi prochain !! Le Directeur avait été super sympa mais j’étais quand même pas certaine…

1er mai

Incroyable !!! ça doit être le karma… Je rentre de voyage, je me dit que je dois trouver un job et économiser pendant un an. Puis, je pars faire le tour du monde. Et Vlà-ti-pas que Laure me dit justement qu’ils cherchent des a.s. pour le nouveau centre qu’ils viennent d’ouvrir. Elle m’a donné son numéro. Je peux commencer tout de suite et c’est super bien payé.

19 janvier

On a bu un verre avec les collègues à la mémoire d’Andrzej. Il a été retrouvé sous sa tente. Faut dire qu’il fait particulièrement froid cet hiver. Je suis contente que la semaine soit finie. Il était temps. Antoine est parti en répète, je m’ennuie. Je vais aller m’enfoncer sous la couette avec un film débile.

26 novembre

J’ai beaucoup pleuré à la séance aujourd’hui. La psy m’a dit : «  C’était une séance très riche ». Depuis que je suis en arrêt de travail, je dors énormément. Je suis à fleur de peau. Il paraît que ça peut prendre plusieurs années avant de se remettre d’un burn-out.

6 mars

Je me sens perdue. J’ai eu rendez-vous avec le médecin-conseil. Il m’a posé plein de questions. J’ai peur qu’ils me demandent de retourner sur le marché de l’emploi. A l’heure actuelle, il est hors de question que je retourne travailler dans ce secteur. Je ne veux plus refaire les même erreurs qu’auparavant. Mais à quoi suis-je destinée ? Quelles qualités puis-je mettre en avant ? Reprendre de nouvelles études ? Trop crevant . Je n’ai ni l’énergie, ni l’argent. Que veux-je pour mon futur ? … Quelle galère ! J’ai l’impression d’être revenue à mes 18 ans. Après tout ce que j’ai traversé avec ma maladie, je sens que je peux petit à petit me détacher des choses mais je reste incapable de prendre des décisions. Ai-je vraiment grandi ?

Octobre

J’ai 30 ans, je suis célibataire, sans travail et je squatte chez mon ex (enfin, dans un appart qui lui appartient). Je n’ai plus de vie sociale, pas d’activités, une mère décédée qui me manque terriblement, j’ai perdu mes rêves, je ne vais nulle part et ma vaisselle s’entasse. Bien sûr, j’ai un toit, des proches qui m’aiment, le nécessaire pour vivre, mais malgré tout… Il faut que je continue d’avancer.

J’ignore totalement comment ça a pu arriver !!

Dans ma bibliothèque, j’ai retrouvé une enveloppe que j’ai écrite quand j’étais en 3ème primaire ! Trop mignon, J’avais dessiné des fleurs dessus… À l’intérieur, se trouvait sur papier ligné, une lettre à l’encre mauve (je me souviens avoir piqué le pot dans le bureau de ma mère) intitulée : A ne pas ouvrir avant mes 30 ans, souligné 2x.

Quelle naïveté qu’est l’enfance. Comment garder cette candeur dans ce monde de brutes ? C’est fou la vision qu’à un gamin du monde adulte. Je fête mon anniversaire, le temps me rattrape. Je suis loin du compte! C’est à la fois angoissant et grisant. Je peux être qui je veux. Bonjour la pression ! Et je fais quoi avec tout ça ?

Longue vie à moi !

Le projet majeur

Aujourd’hui, c’est un grand jour.

Au cours de la Célébration de tous les-10-ans, l’Ordinateur m’attribuera ma tâche. Enfin, je saurai à quoi je suis destinée. J’espère que je ferai partie de la Section des Explorateurs. De toute façon, je sais bien que, même si je suis élue, il me faudra attendre très longtemps avant d’accompagner les autres à la navette.

Ritzn a été célébré il y a 5 années. Je m’en souviens bien parce qu’il a rejoint la Section des Décideurs, comme papa. Mais il n’a encore pu participer à aucun Conseil. Papa dit que Ritzn est doué mais il ne peut rien faire pour lui.

Chaque 10-ans ayant intégré sa Section, est pris en charge par ses aînés. Après la Célébration, on ne compte plus nos âges et on fait partie intégrante de notre nouvelle cellule familiale. On déménage dans l’îlot de notre Section, et un nouveau dortoir nous est attribué. Il faut de nombreuses années avant d’être formé convenablement.

Ritzn, lui, devra faire preuve de patience car les Maîtres Décideurs doivent atteindre plusieurs niveaux. Et rares sont ceux qui participent activement aux Conseils. Souvent ils sont déjà sur le Retour d’Âge quand ils intègrent le Grand Conseil, comme le géniteur de maman. Papa, lui, il est Maître Décideur niveau 4. Chez les Cultivateurs par contre, les nouvelles Recrues n’ont qu’un petit temps d ‘apprentissage et deviennent rapidement Maître. Tout dépend de la difficulté de la tâche et des capacités de chacun mais, en général, ça se passe toujours bien. L’Ordinateur ne s’est jamais trompé.

Tantôt, je vais quitter maman et papa. J’ai eu la chance de rester avec eux plus longtemps que les autres parce que maman est Nourricière (comme Shvaltk, la maman de Kartjak) La Section des Nourriciers attribuent des Maîtres de différents niveaux à chaque îlot. Les nouvelles Recrues qui seront élues au cours de la Célébration vont être immédiatement dispersées pour faire leur apprentissage au sein d’un des nombreux îlots que compte notre communauté.

Au sein de chaque îlot, il y a les dortoirs, le sanatorium, les pièces de vie, les ateliers de la Section, les complexes de détentes et ceux destinés à l’éducation et la maturation des petits. Tout ceux qui le souhaitent peuvent former une dyade et créer une cellule familiale. Ils intègrent alors un pavillon en périphérie de l’îlot, qui leur est attribué par la Section des Décideurs. Ils continuent à faire partie de l’îlot mais ne sont plus obligés de dormir dans les dortoirs. Parfois, des membres de Sections différentes s’unissent. Entre leurs deux îlots, ils peuvent choisir dans lequel ils veulent vivre. La mixité est encouragée par le Conseil. De nombreuses Célébrations sont organisées par les Sections pour favoriser les rencontres.

Les progénitures vivent avec leur dyade durant l’année de sevrage. Tous les-1-an qui célèbrent leur jour d’arrivée quittent le pavillon de leurs géniteurs et intègrent le dortoir de la Section. Ils sont alors pris en charge par les Nourriciers jusqu’au jour de la Célébration des-10-ans.

Kartjak et moi avons fini notre petit déjeuner. Elle a peur, je le sais parce que elle n’a rien avalé. Pourtant, les Cuisiniers préparent un menu spécial pour l’occasion. Exceptionnellement, on a droit à un cube de protéines animales. C’est devenu extrêmement rare. Ça change du riz, du chou et de la bouillie habituels. Parlis m’a dit qu’il avait entendu des Cultivateurs se plaindre. Si le Conseil l’apprenait, ils seraient sanctionnés. Personne n’est autorisé à déposer des griefs ailleurs que devant le Conseil. Papa dit que c’est normal, que si on se laisse aller à nos mauvais penchants, notre humanité disparaîtrait et que le Conseil est là pour veiller sur le bien de la Communauté. Je ne dirai rien.

Karjak et Parlis sont mes meilleurs amis. On a grandi ensemble, c’est pour ça qu’on s’entend aussi bien. Parlis c’est un-10-ans aussi. Il est différent des autres. Il ne se souvient pas de ses géniteurs parce que, après son année de sevrage, sa dyade s’est séparée. Ses géniteurs sont retournés chacun de les dortoirs de leur Section, et lui a été déposé dans notre îlot.

La peau de Parlis est très foncée et ses yeux sont clairs comme la lune. Je l’aime bien. Il se fait souvent réprimander parce qu’il à une fâcheuse tendance à disparaître pendant les tâches communes. Il dit que obéir à la lettre aux règles du Conseil nous rendra fou. Je ne le répéterai pas à mon père.

Parlis et moi on sait garder nos secrets. Quand on a fini nos intérêts généraux, on se retrouve en cachette et il me raconte ses découvertes. On s’est fait le serment que lui et moi, on sera les meilleurs Explorateurs de notre génération. Un jour, j’ai entendu papa et Ritzn qui discutaient du Projet Majeur. Tout le monde l’ignore, parce que le Grand Conseil garde le secret, mais la Section des Explorateurs ne fait pas que chercher des terrains à exploiter. Le véritable but, le Projet Majeur, c’est la délocalisation de toute notre communauté vers une nouvelle planète moins hostile. Parlis et moi, on guidera la navette et on trouvera l’Endroit qui nous sauvera tous.

Personne ne l’a encore trouvé. L’univers est vaste et les systèmes solaires sont très éloignés les uns des autres. La Section des Cerveaux travaillent ardemment pour construire des navettes efficaces et puissantes.

Souvent, avec Kartjak et Parlis on parle de notre rêve. On vivra heureux et pourra alterner les tâches autant qu’on veut. Tout le monde pourra aider les Cultivateurs à planter des graines qui ne seront pas contaminées par le sol. Sur cette planète, le sol sera fertile et il y aura de l’eau, beaucoup d’eau. D’ailleurs, la Section de la Préservation et du Partage n’existera plus parce que tout sera disponible en abondance. On pourra construire nos propres pavillons et on ne sera pas obligé de rester dans l’îlot parce qu’il y aura de la place partout. Comme l’air sera bon, il n’y aura pas de barrières magnétiques. On aura des animaux et on pourra courir avec eux aussi loin qu’on le souhaite. Ça serait super.

Oups, dans une unité temps la Célébration va commencer. Je dois aller enfiler ma toge. Il ne faut surtout pas que j’arrive en retard.

Chaque jour qu’on se fait

La consigne: décrire un trajet entre chez soi et le travail

C’était un temps, où je marchais gris

je me fondais au béton environnant

le temps était fade autant que mon humeur

je m’évaporais dans les pots d’échappement

tandis que la morosité m’engluait tout entière

Les façades dégoulinaient de poussière, de pollution, de crachats et de pisse de chien.

Aucun arbre, pas une fleur.

En tournant le coin de chez moi, je débarquais dans le cauchemar.

Peu importe si je choisissais de descendre par la gauche ou par la droite,
là, comme une haie d’honneur pour célébrer cette journée pourrie,
deux rôtissoires puantes et ruisselantes de graisses débutaient ma route.

Un affrontement des sens, un passage obligé,

comme un sacrifice au nom de mes engagements,

je fonçais tête baissée à travers ce que je ne pouvais éviter, la vue de ces pauvres petits poulets tournoyants. Soldats-volailles nés, dénudés puis embrochés pour les bonnes causes d’une société qui en veut toujours plus.

Je ne me bouchais même plus le nez devant ces boucheries
J’incarnais l’écoeurement même
Et comme un robot, je me rendais au boulot. Je saturais.

boulot ? Je passais direct en mode alerte

Je réalisais les klaxons la circulation les putains de poussettes qui prennent toute la place, et ces fichues mères qui marchent tranquillement Elles pourraient quand même apprendre à leurs gosses à céder le passage

frustration, fatigue, colère, marche rapide empourpraient mes joues

J’allais arriver en retard. Je m’en foutais.

Pourtant je me pressais quand même en pestant contre tout ce qui obstruait ma route. Et évidemment des obstacles il y en avait beaucoup. J’avais prédis une journée maudite. Dès que j’ai ouvert l’oeil d’ailleurs.

Le tram était bondé comme toujours

ces fichus feignants peuvent même pas marcher pour quelques arrêts c’est incroyable

A chaque points stratégiques je me faisais bousculer par des hommes, petits, jeunes, vieux. Quant aux femmes, toujours ces gigantesques buggys.

Ah ben oui bien sur c’est plus pratique pour transporter les courses, en attendant aux heures de pointes on fait comment hein ? Ah ben non on pense pas aux autres, c’est bien plus simple

Et avec tout ça, personne n’a un petit mot gentil, ni pardon ni excusez-moi ni merci

Je regardais ma montre qui n’avançait chaque fois que de cinq minutes

autour de moi j’observais les gens les yeux plissés

dès qu’on croisait mon regard, je me détournais maudissant le monde et mes yeux gonflés par la fatigue. Alors, je recroquevillais mes épaules et me blottissais dans mon écharpe, j’avais froid. J’avais grappillé la moindre minute restante à la passer sous la chaleur de ma couette.

Je venais de la quitter elle était loin j’avais l’impression de partager mon intimité avec des visages fermés défiants, des regards baissés vagues et impatients, et des bambins … si innocents

J’entendais le son provenant des écouteurs de mes voisins

et puis aussi des femmes qui ponctuaient de mots français leurs conversations en arabe

Je n’avais jamais acheté de lecteur mp3

je ne pouvais pas sortir mon livre parce que, même si je parvenais à le retirer de mon sac- à-dos je ne pourrais pas, à la fois me tenir debout à l’abri des secousses, et porter les pages à hauteur des yeux, sans que mon coude ne gène mon voisin

Alors je cherchais à reconnaître l’origine des personnes avec qui je partageais ce trajet

Je suis dépendante de ce tram, autant me laisser transporter Je savais que je serais en retard de toute façon.

Je repérais des accents multiples: du turque au néerlandais, de l’arabe à l’espagnol en passant par le roumain, l’albanais, le polonais, des dialectes africains aussi.

Sans le savoir, je me mettais en condition pour travailler. Je mettais mon armure de guerre mentale et j’assurais mes barrières physiques, je me préparais à aborder la prochaine étape de mon tourment quotidien.

C’était toujours dur de sortir de chez moi

je m’offrais tout juste le temps d’un café et évidemment j’avais rien préparé à manger. Si la journée était un peu moins épouvantable que d’autres j’avais le temps de m’acheter un sandwich, qui me servait à la fois de déjeuner et de souper. Mon midi et mon goûter c’était des clopes à la va-vite, entre deux entretiens.

Il était pas loin de 16h. C’était la sortie des écoles, le rush dans la ville. Et en plus ils sont contents de foutre le bordel pour eux c’est le week-end

J’avais un noeud au ventre et aussi un peu la nausée. J’étais proche du travail.

C’était un temps où je travaillais aigre

je me fondais dans la misère humaine

passé la porte, ma volonté était aussi grande que mon sourire

je m’enracinais dans ma tâche

je respirais les haleines fétides, les toilettes nauséabondes et les vapeurs alcoolisées du cabinet de soin

J’étais arrivée dans l’antre des oubliés, les déchets de la société

des fous des alcooliques des drogués des putes des paumés des invalides des anarchistes des sans papiers des malchanceux des réfractaires des indécis des inconditionnables des combattants des désorientés

toutes ces personnes s’entassant dans ce refuge délabré le temps d’une nuit.

Je soupire

Un repas chaud, un lit.

Ca n’efface pas les intempéries du jour mais ça procure un peu de quiétude

Si, bien sûr, la nuit n’est pas perturbée par quelques incidents

car c’est bien connu, un individu qui n’est pas sur ses gardes ne fera pas longue vie, et c’est pas un toit qui va changer les lois de la rue.

Allez, c’est parti!