Bruxelles-Gembloux

Façades grisâtres, échafaudages métallisés, essais calligraphiques colorés

les antennes percent les nuages

je tangue lentement sur les roulements du train

tubes de néons

les potagers, vainqueurs, fleurissent le long des voies

un clocher pointe fièrement dans un ciel puissamment bleu

la végétation reprend ses droits

abondante ironie

délicieux patchwork urbain

des sièges rouges esseulés, un quai quasi désert

puis deux ventres nus bedonnants se baignent de soleil et tremblotent au rythme de la fraîcheur de l’houblon

les tuyaux rouges et bleus courent le long des rails

les culottes de grand-mère sèchent au balcon pendant qu’elle s’affaire à la vaisselle

les jardins succèdent aux terrasses

les quatre façades remplacent les quatre étages

des vagues terrains aux blés des champs

les graffitis et panneaux solaires se font concurrence

Et déjà les vaches me rappellent que les moteurs des chevaux sont derrière moi

les éoliennes au loin annoncent fièrement l’imminente arrivée vers ma destination

Bienvenue sur en gare de Gembloux, terre de l’agrobiopôle

je quitte bruxelles et mon train-train quotidien.

Chaque jour qu’on se fait

La consigne: décrire un trajet entre chez soi et le travail

C’était un temps, où je marchais gris

je me fondais au béton environnant

le temps était fade autant que mon humeur

je m’évaporais dans les pots d’échappement

tandis que la morosité m’engluait tout entière

Les façades dégoulinaient de poussière, de pollution, de crachats et de pisse de chien.

Aucun arbre, pas une fleur.

En tournant le coin de chez moi, je débarquais dans le cauchemar.

Peu importe si je choisissais de descendre par la gauche ou par la droite,
là, comme une haie d’honneur pour célébrer cette journée pourrie,
deux rôtissoires puantes et ruisselantes de graisses débutaient ma route.

Un affrontement des sens, un passage obligé,

comme un sacrifice au nom de mes engagements,

je fonçais tête baissée à travers ce que je ne pouvais éviter, la vue de ces pauvres petits poulets tournoyants. Soldats-volailles nés, dénudés puis embrochés pour les bonnes causes d’une société qui en veut toujours plus.

Je ne me bouchais même plus le nez devant ces boucheries
J’incarnais l’écoeurement même
Et comme un robot, je me rendais au boulot. Je saturais.

boulot ? Je passais direct en mode alerte

Je réalisais les klaxons la circulation les putains de poussettes qui prennent toute la place, et ces fichues mères qui marchent tranquillement Elles pourraient quand même apprendre à leurs gosses à céder le passage

frustration, fatigue, colère, marche rapide empourpraient mes joues

J’allais arriver en retard. Je m’en foutais.

Pourtant je me pressais quand même en pestant contre tout ce qui obstruait ma route. Et évidemment des obstacles il y en avait beaucoup. J’avais prédis une journée maudite. Dès que j’ai ouvert l’oeil d’ailleurs.

Le tram était bondé comme toujours

ces fichus feignants peuvent même pas marcher pour quelques arrêts c’est incroyable

A chaque points stratégiques je me faisais bousculer par des hommes, petits, jeunes, vieux. Quant aux femmes, toujours ces gigantesques buggys.

Ah ben oui bien sur c’est plus pratique pour transporter les courses, en attendant aux heures de pointes on fait comment hein ? Ah ben non on pense pas aux autres, c’est bien plus simple

Et avec tout ça, personne n’a un petit mot gentil, ni pardon ni excusez-moi ni merci

Je regardais ma montre qui n’avançait chaque fois que de cinq minutes

autour de moi j’observais les gens les yeux plissés

dès qu’on croisait mon regard, je me détournais maudissant le monde et mes yeux gonflés par la fatigue. Alors, je recroquevillais mes épaules et me blottissais dans mon écharpe, j’avais froid. J’avais grappillé la moindre minute restante à la passer sous la chaleur de ma couette.

Je venais de la quitter elle était loin j’avais l’impression de partager mon intimité avec des visages fermés défiants, des regards baissés vagues et impatients, et des bambins … si innocents

J’entendais le son provenant des écouteurs de mes voisins

et puis aussi des femmes qui ponctuaient de mots français leurs conversations en arabe

Je n’avais jamais acheté de lecteur mp3

je ne pouvais pas sortir mon livre parce que, même si je parvenais à le retirer de mon sac- à-dos je ne pourrais pas, à la fois me tenir debout à l’abri des secousses, et porter les pages à hauteur des yeux, sans que mon coude ne gène mon voisin

Alors je cherchais à reconnaître l’origine des personnes avec qui je partageais ce trajet

Je suis dépendante de ce tram, autant me laisser transporter Je savais que je serais en retard de toute façon.

Je repérais des accents multiples: du turque au néerlandais, de l’arabe à l’espagnol en passant par le roumain, l’albanais, le polonais, des dialectes africains aussi.

Sans le savoir, je me mettais en condition pour travailler. Je mettais mon armure de guerre mentale et j’assurais mes barrières physiques, je me préparais à aborder la prochaine étape de mon tourment quotidien.

C’était toujours dur de sortir de chez moi

je m’offrais tout juste le temps d’un café et évidemment j’avais rien préparé à manger. Si la journée était un peu moins épouvantable que d’autres j’avais le temps de m’acheter un sandwich, qui me servait à la fois de déjeuner et de souper. Mon midi et mon goûter c’était des clopes à la va-vite, entre deux entretiens.

Il était pas loin de 16h. C’était la sortie des écoles, le rush dans la ville. Et en plus ils sont contents de foutre le bordel pour eux c’est le week-end

J’avais un noeud au ventre et aussi un peu la nausée. J’étais proche du travail.

C’était un temps où je travaillais aigre

je me fondais dans la misère humaine

passé la porte, ma volonté était aussi grande que mon sourire

je m’enracinais dans ma tâche

je respirais les haleines fétides, les toilettes nauséabondes et les vapeurs alcoolisées du cabinet de soin

J’étais arrivée dans l’antre des oubliés, les déchets de la société

des fous des alcooliques des drogués des putes des paumés des invalides des anarchistes des sans papiers des malchanceux des réfractaires des indécis des inconditionnables des combattants des désorientés

toutes ces personnes s’entassant dans ce refuge délabré le temps d’une nuit.

Je soupire

Un repas chaud, un lit.

Ca n’efface pas les intempéries du jour mais ça procure un peu de quiétude

Si, bien sûr, la nuit n’est pas perturbée par quelques incidents

car c’est bien connu, un individu qui n’est pas sur ses gardes ne fera pas longue vie, et c’est pas un toit qui va changer les lois de la rue.

Allez, c’est parti!