L’épicerie de Mohamed

la consigne: faire dialoguer des aliments d'origine étrangère

Une lumière s’éteint. Un bruit de serrure. fermeture volet coulissant. Un homme s’en va. Intérieur magasin.

MENTHE:   N’ânaâ atay! C’est l’heure du thé!

Une vieille bouilloire crachote grassement le calcaire qui l’encombre

SUCRE FIN:   A mon commandement… tenez-vous prêts… Sautez!

TI SUCRE SEMOULE (arrivant au pied de la théière):   Prems! prems! C’est moi qui ai ga-gné et vous vous avez per-du

Une armada de sucres en morceau plongent tour à tour dans la théière de façon rythmée. Tout cela avec une sérénité parfaitement ordonnée.

SUCRE EN MORCEAU:   Plouf

UN AUTRE SUCRE EN MORCEAU:   Plouf

CANDY:   Awet de t’épapiyé comm ça et wassemb ti espwit ti sucw. cess de faiw le foufou! tu veu finiw comm eu hé!

SUCRE EN MORCEAU:   Plouf

CANDY: Non mè wegard-les hé! Y se swicident sans wien diw.

MENTHE:   Personne ne résiste à mon parfum

CANDY:   Ti sucw viens là hé! Vien faiw un calin à mama

TI SUCRE SEMOULE:   il est où papa?

CANDY:   Papa rhum dow toujou’. il a ‘cor’ fait la fête hier’ tsss. son ami café é lui sont incowigibl.

CACAO:   Qu’est ce que tu racontes encore à propos de mon mari? au moins le mien il tient debout.

CANDY ( à Ti Sucre Semoule):   Hé wappel ta soeu’ Limonade. Je veu pas qu’elle traîne près des alcools hi!

LOUKOUM:   Loukoum? loukoum?

Les petites pâtes sucrées rebondissent mollement d’étagère en étagère

SPAGHETTI (aux Mikado):   Ca vous dit une petite partie?

MIKADO:   Pas la peine de demander, on est toujours ok, pas vrai les gars?

SPAGHETTI:   Super! Baguette? tu veux bien nous servir d’arbitre?

MIKADO:   Ce vieux bout tout sec dans sa corbeille là? Tu veux rire?!

BAGUETTE:   Et là, un peu de respect pour les anciens

MIKADO:   Désolé mon vieux, je voulais pas te froisser… Z’êtes prêts les novices? Que la partie commence!

SAUCE BARBECUE:   Amusez-vous seulement. Ca va pas durer longtemps. Bientôt l’été sera là. Vous fondrez ou, au mieux, vous vous décolorerez. On ne voudra plus de vous, je serai le Roi! Les parcs, les terrasses, les cours et jardins, personne ne voudra se passer de moi.

CAVIAR:   Si tu crois qu’être de toutes les fêtes fait de toi un roi… tu n’as absolument rien compris à la vie. Enfin, heureusement qu’il existe des gras, sales et répugnants tel que vous pour que notre supériorité puisse rayonner.

POP-CORN:   Parce que prendre la poussière depuis des lustres dans ce vieux drugstore te rend supérieure ? Tu crois réellement qu’un jour quelqu’un viendra pour toi ? T’es pas la reine de la high society, t’es la reine des rêves pourris ! Rendors-toi Cendrillon, et contente-toi de pleurer.

SAFRAN:   Les écoute pas.. Ils sont assez imprévisibles tu le sais, non ? Ils sont un peu sorti de leurs gonds mais on peut pas dire que tu les as pas chauffés..

POP-CORN:   Alors Caviar ? Ça baigne ?

SAUCE BBQ (cherchant à imiter):   Comment allez-vous très cher ? Voulez-vous un canapé ?

POP-CORN:   Qu’est ce qu’on s’éclate !

SAFRAN (à Caviar):   T’inquiète, je suis sûr qu’un jour viendra. Regarde les chips par exemple. Tu te souviens de cet homme pressé en vanity-case qui est venu en emporter ? Il avait même laissé à Mohamed le reste de monnaie sur son billet de 50. Le monde change Caviar, le monde change..

ORANGE:   Qui veut jouer à un, deux, trois soleil ?

PECHE, PASTEQUE, BANANE, TOMATE, AUBERGINE, ABRICOT, ANANAS, HARICOT:   Moiiiii

ORANGE (à Haricot):   Nan On veut pas de toi ici, Dégage

AVOCAT:   Oh Oh Oh Minute. Que lui reprochez-vous exactement ?

ORANGE:   On l’aime pas c’est tout

ABRICOT:   Il me fait peur

BANANE:   Trop rigide, tout sec

PASTEQUE:   Froid, sans humour

TOMATE:   Il est tout blanc, il n’a aucune allure

AVOCAT:   Vos reproches sont infondés

HARICOT:   Vous dites cela parce que vous avez peur que je gagne. Moi au moins, je sais rester statique et figé. Pas comme vous, de véritables chiffes molles

AVOCAT (à Haricot):   Heu.. vous aggravez votre cas

PECHE (à Haricot):   Tu veux que j’te foute mon poing dans la gueule ?

TOMATE:   J’ai des contacts avec Mozza et Pesto. Faits gaffe à toi Haricot, un mot de plus, et on te plonge dans de l’eau bouillante, on verra c’est qui la chiffe molle

BOUILLOIRE:   Crrr crrr

On croit qu’elle veut dire quelque chose, mais on n’entend que des crachotements

AVOCAT:   Heu.. on se calme, on se calme

CACAHUETE:   Yo les gars, arrêtez de vous prendre la tête pour des bêtises

TOMATE (encore plus rouge, sur le point d’éclater, à Cacahuète):   Des bêtises ? Des bêtises ? Et si je te croquais en deux ? Qu’est ce que tu dirais de ça ?

POP-CORN (sautent dans tous les sens):   Banzaaaaï

MIKADO (à Pop-Corn):   Pfff faites pas comme si vous étiez des super ninja

PECHE (à Avocat):   Tiens prends-ça !

ORANGE:   A l’abordage camarade, chargez les boulets de canoooons !

RHUM (se réveillant, groggy):   Hi ! Enfin ça bouge ici

CANDY (à Rhum):   Te mêl pa de ça chéwi

CAFE (excité):   Y a d’la fight, y a d’la fight

VODKA (comme folle):   Hahahaha

Haricot, Cacahuète, Quinoa, Cajou, Couscous, Chocolat contre Mozza, Pesto, Tomate, Pèche, Orange, Banane, Pastèque, Abricot

SIROP (doucement à Sorbet):   J’vais répandre le bordel, on va s’marrer un peu

Vodka, Rhum, Café, Pop-Corn, Sucre Semoule, Sirop, Sauce Barbecue et Chips foutent le souk

Et ça crie, et ça saute, et ça se cogne, et ça s’écrabouille. Un vrai carnage dans l’épicerie de Mohamed

CAFE:   Déjà ? Debout tout le monde ! Le soleil vient de se lever

Grand silence dans le magasin

CAVIAR:   Quel bande de sauvages. Béni soit le jour où je sortirai d’ici

Bruit de volet. Clic clac serrure. Mohamed allume la lumière et écarquille les yeux

– FIN-

L’homme au ginseng

Il y avait tout ces hommes des quatre coins du monde. Chacun portant leur histoire

lourdement, pesamment. Et dont les poches étaient vides.

Ils étaient entassés là, tous reclus, parqués. Des sans abris dans cet immense refuge de nuit. C’était l’hiver.

Parmi eux, il y avait cet homme. Immense, les épaules voûtées, la barbe broussailleuse, les cheveux longs, sauvages et les yeux vides.

Cet homme venait de l’Est. Il s’en venait de la guerre. Là-bas, dans les montagnes il avait tuer des hommes. Ses poings étaient énormes.

Il marchait lentement en errant dans les couloirs.

Il n’était pas le seul. De nombreuses sandales, souvent trop petites, usées, raclaient les sols des corridors. Des groupes s’animaient là où ils le pouvaient, de la cour s’enfumant au séjour ne comptant qu’à peine deux sofa pour plus d’une centaine d’hommes. Dans les dortoirs, les bandes s’organisaient . Un microcosme géopolitique ne tenant qu’à un fil.

Allez expliquer à un géorgien qui n’a jamais vu un noir, que non, ça n’est pas correct de l’imiter comme un singe se grattant sous l’aisselle.

Allez expliquer à un serbe qu’il ne peut pas régler ses comptes avec son voisin croate, que non ce lieu n’est pas fait pour ça et qu’il faut vivre ensemble.

Allez donc dire aux gispy que non, on ne peut pas se servir un repas aux enfants qui n’ont pas mangés parce que c’est trop tard, la cuisine est fermée.

Allez donc dire aux alcoolos que bien sûr on ne peut pas rentrer avec une canette, même rien qu’une.

Allez donc dire aux musulmans que désolé vous êtes allez à la mosquée mais la grille est fermée non Dieu n’a rien à faire là dedans c’est le couvre-feu et vous sentez l’alcool.

Heureusement, les collègues étaient là pour veiller au grain. Mon boss était grand. Farouche, il aboyait pour faire régner l’ordre des possibles. Et il se faisait respecter. Mais ça ne l’empêchait pas d’avoir peur de lui : l’homme au ginseng. Le grand, le terrible, celui qui, inexpressif, terrorisait tout le monde. Parce qu’on ne savait pas quand il allait se réveiller et commettre quelque chose d’affreux, d’incontrôlable. Ce genre d’homme qui a connu des atrocités et qui s’est mis en veille, anesthésié jusqu’à ce que une étincelle dans ses yeux ne vienne raviver on ne sait quel souvenir déclencheur.

J’étais seule dans l’infirmerie. Et cet homme vint me demander « Something for my brain » avec son accent prononcé d’une voix grave, tonale. Et pourtant j’y décelai une note de détresse. Ou peut être était-ce son regard, dans le vague, qui ne me fixait pas. Un grand enfant, dont les yeux criaient une douleur trop lourde.

Je ne suis pas infirmière, ni docteur. Je peux faire un pansement si je trouve le nécessaire dans les armoires presque vides. Je ne peux délivrer aucun médicament.

Devant moi, l’imposant bonhomme, immobile. Ses yeux me voient, attendent. Il est redevenu un guerrier. Il a donné un ordre. Il a mal. Il est perdu. Il peut devenir fou de douleur. Il me dit « My brain ». Il n’a pas dit « ma tête », il a dit « mon cerveau ». Ses doigts tapotent son crâne pour me montrer.

Dans l’armoire, des boîtes de vitamines. Je choisi le GINSENG.  C’est bon pour le cerveau lui dis-je « ça aide le cerveau. Ginseng good for brain ». Je lui donne deux comprimés. Ce ne sont que des vitamines. Et le corps de l’homme exprime une sorte de relâchement, de contentement par ses mains accueillant ces placebos comme un sésame. Une incroyable force de reconnaissance naquit sur ses lèvres en un sourire et il formule des « thank you, thank you » en chaîne.

Un homme, une bête, que je n’ai jamais plus vu sourire. Et qui errait tous les jours, perdu, isolé, dans un monde qui lui appartenait, couvant ses démons intérieurs grâce à sa carapace menaçante.

Et chaque jour, fidèle au ginseng, me livrant les clés de sa convalescence, me permettant de prendre soin de ses esprits, il venait chercher sa capsule.

Bruxelles-Gembloux

Façades grisâtres, échafaudages métallisés, essais calligraphiques colorés

les antennes percent les nuages

je tangue lentement sur les roulements du train

tubes de néons

les potagers, vainqueurs, fleurissent le long des voies

un clocher pointe fièrement dans un ciel puissamment bleu

la végétation reprend ses droits

abondante ironie

délicieux patchwork urbain

des sièges rouges esseulés, un quai quasi désert

puis deux ventres nus bedonnants se baignent de soleil et tremblotent au rythme de la fraîcheur de l’houblon

les tuyaux rouges et bleus courent le long des rails

les culottes de grand-mère sèchent au balcon pendant qu’elle s’affaire à la vaisselle

les jardins succèdent aux terrasses

les quatre façades remplacent les quatre étages

des vagues terrains aux blés des champs

les graffitis et panneaux solaires se font concurrence

Et déjà les vaches me rappellent que les moteurs des chevaux sont derrière moi

les éoliennes au loin annoncent fièrement l’imminente arrivée vers ma destination

Bienvenue sur en gare de Gembloux, terre de l’agrobiopôle

je quitte bruxelles et mon train-train quotidien.

Brève d’espoir

postalement dédicacé à MuLiFu

Chers,

Merci pour vos gentils mots

Je suis prise par ma vie bruxelloise

mais ça ne m’empêche pas de penser trèèès souvent à vous

Je me répare et me rafistole

Je pousse et épouse mes limites

je me façonne, m’illusionne

Je vis, ris, tempête, chagrine

J’expérimente et j’invente

Je fonce et je plonge et je me plante aussi

(je grandi quoi, portée par vos bonnes pensées)

Et comment se porte votre jardin potager ?

Bien à vous,

Bisous

La mal aimée

À travers la vitre j’observe la vie en continu. Un show-réalité créé pour mon propre divertissement. La dernière gorgée de café est froide depuis bien longtemps. Derrière le comptoir, le tenancier réessuie ses verres déjà propres. Il m’observe du coin de l’oeil depuis un moment. Je sais qu’il attend que je finisse ma tasse. À ce moment-là, il viendra me demander d’un air réprobateur si je reprends quelque chose.

Au fond de mon jean, je couve mon trésor : une imposante mitraille de pièces rouges qui gonfle le tissu de ma poche.

Les premières lueurs de l’aube se devinent derrière la couche nuageuse. Les costumes-cravates défilent à toute allure. Sur la place, la marchande de fleurs arrange avec soin sa récolte du jour en attendant le premier chaland. Je me souviens de la fois où je me suis rendue à la criée matinale. C’était l’époque où j’avais décroché un stage chez un grossiste en fruits et légumes. Cet enculé de patron m’avait non seulement fait des avances salasses mais avait surtout refusé de me payer à la fin de la journée, quand j’avais refusé de lui céder.

Un petit homme cirrhosé en imper pousse la porte et lance un tonitruant « salut Francis » auquel le patron répond par un signe de tête, tout occupé à sa vaisselle plus qu’étincelante. Il essuie encore et toujours, imperturbable, les nombreux verres qu’il repose ensuite, consciencieusement, bien à leur place sur l’étagère.

Dehors, le ballet de la masse anonyme s’intensifie. Les véhicules font du sur place. À l’arrière, les mômes-rois, dans leurs trônes haute sécurité, regardent béatement dans le vide les yeux cernés. Petite chose deviendra grande, à condition qu’elle mange sa soupe de conventions.

Sur la table, une mouche s’affaire autour des miettes de sucre. Je saisi le second sachet et le fourre dans ma poche. Le gérant n’a rien raté de mon geste. Il doit indéniablement interprété ce menu larcin comme un signe annonciateur d’un départ qu’il désir plus que moi.

J’ai toujours été non désirée.

Petite déjà, ma mère prenait un malin plaisir à me le répéter. Quand elle avait appris que je m’étais accrochée à son ventre et qu’il était trop tard pour m’en déloger, mon père était déjà loin.

J’ai passé mes première années à lui servir de punching-ball jusqu’à ce que je devienne une pupille de l’état. Avec ma gueule amochée et mes dents de traviole aucune famille ne voulait de moi et je passais mon temps à déménager de foyer en foyer, servant de bouc émissaires à mes camarades de jeux et de coupable idéal aux yeux des éducateurs. Je ne disais jamais rien. Comment aurais-je pu trouver les mots. On ne me parlait jamais. Je n’avais pas appris à dire, juste à subir. Même quand j’étais là, c’était comme si j’étais invisible. D’ailleurs, je préférais ça, aux moments où l’on posait les yeux sur moi. Cela signifiait que l’on allait m’accuser de tel ou tel maux. Lorsque cela arrivait, je tremblais sous la colère et laissais faire. Je ne connaissais pas d’autres façon. Pour moi, c’était normal. C’était pour ça que j’existais, pour me faire absorber par les autres. J’étais à la fois la tache et le papier buvard. Les autres lisaient en moi comme dans un test de Rorschach. Ils étaient les maîtres et j’étais leur jouet.

Jusqu’au jour où cet homme m’a attiré près des anciennes voies de chemin de fer. Il disait que j’étais gentille et voulait me montrer un truc qui me plairait sûrement. Dans le wagon désaffecté, il y avait des cadavres de bouteilles, des sièges éventrés et des vieux posters jaunis de femmes nues. Il m’a dit de m’asseoir puis il est devenu bizarre, ses yeux étaient comme fous. Il me faisait mal et je n’arrivais plus à bouger. J’ai attrapé un truc sur la table et l’ai frappé violemment pour me dégager. La bouteille s’est cassée sur son crâne. En reculant, il a trébuché et est resté inanimé sur le sol. J’en ai profité pour m’enfuir.

Peu de temps après, on m’a fait passée devant une juge et je me suis retrouvée dans un centre fermé pour délinquants, cataloguée dangereuse et border-Line. Là, les filles circulaient en bande et m’attiraient dans les couloirs pour me frapper à tour de rôle. Je n’avais aucune richesse et j’étais contrainte à leur donner mes paquets de clopes. Les éducs me foutaient la pression pour que je m’intègre et dénonçaient ma mauvaise volonté.

Une nuit, dans ma chambre, j’ai pris une décision. La première de toute ma vie. Puisque le monde ne voulait pas de moi et que je ne voulais pas de ce monde, j’allais en finir. Mais comment procéder ? Je fis fonctionner mes méninges, qui n’en avaient pas l’habitude. Et lorsque l’éduc vint frapper à la porte pour annoncer le début de la journée, j’avais élaboré mon plan.

À la douche et au déjeuner, je subis avec une assurante indifférence les sarcasmes des autres pensionnaires. Je me sentais enfin forte et plus convaincue que jamais de la justesse de ma décision. À la vaisselle, je m’éternisai en prétextant donner un coup de main à la cuisinière et profitai qu’elle ait le dos tourné pour subtiliser une paire de ciseaux. Comme nos chambres étaient régulièrement fouillées, je ne voulais pas que mes plans soient réduits à néant à cause d’un couteau dans mon tiroir. Cette journée là fut la plus longue de toute ma vie (après s’en sont suivi de nombreuses autres, bien différentes), mon suicide occupait toutes mes pensées et j’attendis l’heure du coucher avec une joie difficilement contenue.

L’éduc me retrouva au milieu de la nuit. Elle était nouvellement arrivée et son excès de zèle me coûta ma délivrance éternelle. Si elle n’avait pas décidé de faire la ronde de nuit, à l’heure qu’il est, je serais 6 pieds sous terre.

On m’emmena à l’hôpital, où, après avoir récupéré, j’intégrai le service psychiatrique.

Sans savoir que la seule action que j’avais entrepris de ma vie avait évidemment échouée, je me réveillai dans une chambre nouvelle. Autour de moi, tout était blancs. Les draps, les murs, l’unique table et chaise qui occupaient la pièce. Pas d’autre mobilier, aucun accessoire, pas même un cadre au mur. Je me levai et me dirigeai vers la fenêtre pour l’ouvrir en battant. Sans succès, elle était fermée à clé. Je me retournai et vis alors la porte d’un vert gerbant qui dénotait singulièrement. Je clopinai vers celle-ci et tournai la poignée. Le couloir était plongé dans le noir et parfaitement silencieux. À gauche, quatre mêmes portes verdâtres. À droite, une double porte vitrée au fond du couloir. Pour y accéder, je devais passer devant cinq autres portes-vomis et le bureau. J’entendais le son d’un transistor.

Là-bas, on me gava de médocs.

On m’appris à peindre mes cauchemars, à cuisiner des quatre-quatre et à faire du karaoké. Enfin, ça, ce fut après un long moment, lorsque j’admis devant l’équipe en blouse blanche que « oui, c’est vrai, je n’ai plus envie de mourir ».

Puisque je ne pouvais pas sortir de cet hôpital et que mes seuls trajets se limitaient à l’aller-retour entre ma chambre et le réfectoire, il fallait que j’y mette du mien. Après tout, si les zombies arrivaient à sourire, c’est qu’il ne devait pas y avoir que du mauvais dans les activités qu’on proposait.

Le jour où je décidai de me rendre au groupe de parole, mon arrivée fut accueillie par des applaudissements. C’était la première fois de ma vie que je faisais l’objet de tant d’attention. Cela me mit tellement mal à l’aise que je fit volte-face aussi tôt.

Après quelques séances, j’avais constaté un changement. Dans le réfectoire, quand je levais les yeux de mon plateau et regardais autour de moi, les autres me regardaient aussi. J’avais même droit à des sourires. Ça me faisait peur et je continuais à m’isoler dans toutes les activités. Je préférais quand on ne faisait pas attention à moi. Dire que je m’étais suicidée pour exister…

C’est Rosaline qui finit par me mettre en confiance. C’était une vieille femme à l’âge incertain. Ses cheveux, plus blancs que gris, s’affaissaient sur son crâne. Il ne lui en restait plus beaucoup mais elle s’évertuait à les brosser en une vague élégante qui partait du haut de son front vers son oreille. Elle était maboule mais elle était gentille.

Un soir, devant la tv, elle vint s’asseoir à côté de moi en silence et posa sa main squelettique sur la mienne. Ce que je ressentis à ce moment fut bouleversant. Elle n’avait rien dit et pourtant je m’étais mise à pleurer. C’était comme si, au simple contact de sa main, Rosaline avait ouvert une vanne en moi. Ma crise de larme fut tellement impressionnante que les infirmiers durent m’administrer un sédatif.

Maintenant que j’y repense, cette femme a été la première à me toucher, vraiment et simplement, sans rien attendre en retour. C’est peut être ça l’amour.

Elle doit être morte depuis depuis belle lurette la Rosaline. Paix à son âme. Elle est mieux là où elle est.

Il s’est mis à pleuvoir. Les gouttes frappent violemment la vitre. Nous sommes en novembre, les rafales de vent sont glaciales. Le café s’est rempli. L’homme à l’imperméable moltonné siège sur son tabouret en compagnie d’autres habitués. Le patron me jette un regard furieux. Je crois que j’ai atteint le temps réglementaire. Je prends mon sac et me dirige vers les escaliers.

– tatatat pas ici

– mais j’ai le droit d’aller à la toilette

– je sais très bien ce que tu vas faire dans ma toilette, il n’en n’est pas question. J’ai dis pas ici, tu dégages. Y a des endroits pour ça.

Evidemment le patron avait eu besoin de parler pour tout le bar, alors que je suis en face de lui. Les alcoolos me dévisagent et je sens que la pression gronde.

Je respire un bon coup et balance mon sac sur l’épaule. Je me dirige vers la sortie.

– pas si vite. C’est un euro vingt pour le café.

– Pas de toilette pas d’addition. Je connais mes droits connard, tu peux pas m’interdire d’y aller alors que j’ai consommé dans ton établissement.

J’ouvre la porte et le froid me saisit aussitôt. J’ai pas de veste, et putain qu’est ce que j’dois chier. L’enseigne de la pharmacie m’apprend qu’il est 8h12. Les Petites Soeurs des Pauvres n’ouvrent pas avant 9h.

(…)

Les petits plaisirs

 à la famille Raemdonck-Didelez 

 » Une ribambelle de belles frimousses pastels

parsèment les pavés de l’allée

Des soleils jonglent la jungle colorée

de mon jardin adoré.

La marelle, là,

attend, patiente,

la prochaine pause des enfants du quartier

Heure du thé, odeur d’été.

Les petiots crayonnent des arc-en-ciel

aux tracés imprécis

fusionnent étoiles et autres merveilles

sorties de l’imaginaire débonnaire.

Excès de simplicité, candeur d’authenticité.

La gourmandise dévorante d’une palette de futurs souvenirs

créés au milieu de l’antre de l’enfance

Les miettes des restes de cake chocolaté

appellent les volatiles batifolant dans le plaisir présent,

inconscients aux jeux inventés, très sérieusement incarnés,

qui peuplent le quartier

J’arrose ma plénitude de ces petits bonheurs cléments

Je savoure sans détours ces jours troubadours

Là, la farandole étiolée,

témoin d’absolues vérités,

restera à jamais dans mon coeur gravée »

Chaque jour qu’on se fait

La consigne: décrire un trajet entre chez soi et le travail

C’était un temps, où je marchais gris

je me fondais au béton environnant

le temps était fade autant que mon humeur

je m’évaporais dans les pots d’échappement

tandis que la morosité m’engluait tout entière

Les façades dégoulinaient de poussière, de pollution, de crachats et de pisse de chien.

Aucun arbre, pas une fleur.

En tournant le coin de chez moi, je débarquais dans le cauchemar.

Peu importe si je choisissais de descendre par la gauche ou par la droite,
là, comme une haie d’honneur pour célébrer cette journée pourrie,
deux rôtissoires puantes et ruisselantes de graisses débutaient ma route.

Un affrontement des sens, un passage obligé,

comme un sacrifice au nom de mes engagements,

je fonçais tête baissée à travers ce que je ne pouvais éviter, la vue de ces pauvres petits poulets tournoyants. Soldats-volailles nés, dénudés puis embrochés pour les bonnes causes d’une société qui en veut toujours plus.

Je ne me bouchais même plus le nez devant ces boucheries
J’incarnais l’écoeurement même
Et comme un robot, je me rendais au boulot. Je saturais.

boulot ? Je passais direct en mode alerte

Je réalisais les klaxons la circulation les putains de poussettes qui prennent toute la place, et ces fichues mères qui marchent tranquillement Elles pourraient quand même apprendre à leurs gosses à céder le passage

frustration, fatigue, colère, marche rapide empourpraient mes joues

J’allais arriver en retard. Je m’en foutais.

Pourtant je me pressais quand même en pestant contre tout ce qui obstruait ma route. Et évidemment des obstacles il y en avait beaucoup. J’avais prédis une journée maudite. Dès que j’ai ouvert l’oeil d’ailleurs.

Le tram était bondé comme toujours

ces fichus feignants peuvent même pas marcher pour quelques arrêts c’est incroyable

A chaque points stratégiques je me faisais bousculer par des hommes, petits, jeunes, vieux. Quant aux femmes, toujours ces gigantesques buggys.

Ah ben oui bien sur c’est plus pratique pour transporter les courses, en attendant aux heures de pointes on fait comment hein ? Ah ben non on pense pas aux autres, c’est bien plus simple

Et avec tout ça, personne n’a un petit mot gentil, ni pardon ni excusez-moi ni merci

Je regardais ma montre qui n’avançait chaque fois que de cinq minutes

autour de moi j’observais les gens les yeux plissés

dès qu’on croisait mon regard, je me détournais maudissant le monde et mes yeux gonflés par la fatigue. Alors, je recroquevillais mes épaules et me blottissais dans mon écharpe, j’avais froid. J’avais grappillé la moindre minute restante à la passer sous la chaleur de ma couette.

Je venais de la quitter elle était loin j’avais l’impression de partager mon intimité avec des visages fermés défiants, des regards baissés vagues et impatients, et des bambins … si innocents

J’entendais le son provenant des écouteurs de mes voisins

et puis aussi des femmes qui ponctuaient de mots français leurs conversations en arabe

Je n’avais jamais acheté de lecteur mp3

je ne pouvais pas sortir mon livre parce que, même si je parvenais à le retirer de mon sac- à-dos je ne pourrais pas, à la fois me tenir debout à l’abri des secousses, et porter les pages à hauteur des yeux, sans que mon coude ne gène mon voisin

Alors je cherchais à reconnaître l’origine des personnes avec qui je partageais ce trajet

Je suis dépendante de ce tram, autant me laisser transporter Je savais que je serais en retard de toute façon.

Je repérais des accents multiples: du turque au néerlandais, de l’arabe à l’espagnol en passant par le roumain, l’albanais, le polonais, des dialectes africains aussi.

Sans le savoir, je me mettais en condition pour travailler. Je mettais mon armure de guerre mentale et j’assurais mes barrières physiques, je me préparais à aborder la prochaine étape de mon tourment quotidien.

C’était toujours dur de sortir de chez moi

je m’offrais tout juste le temps d’un café et évidemment j’avais rien préparé à manger. Si la journée était un peu moins épouvantable que d’autres j’avais le temps de m’acheter un sandwich, qui me servait à la fois de déjeuner et de souper. Mon midi et mon goûter c’était des clopes à la va-vite, entre deux entretiens.

Il était pas loin de 16h. C’était la sortie des écoles, le rush dans la ville. Et en plus ils sont contents de foutre le bordel pour eux c’est le week-end

J’avais un noeud au ventre et aussi un peu la nausée. J’étais proche du travail.

C’était un temps où je travaillais aigre

je me fondais dans la misère humaine

passé la porte, ma volonté était aussi grande que mon sourire

je m’enracinais dans ma tâche

je respirais les haleines fétides, les toilettes nauséabondes et les vapeurs alcoolisées du cabinet de soin

J’étais arrivée dans l’antre des oubliés, les déchets de la société

des fous des alcooliques des drogués des putes des paumés des invalides des anarchistes des sans papiers des malchanceux des réfractaires des indécis des inconditionnables des combattants des désorientés

toutes ces personnes s’entassant dans ce refuge délabré le temps d’une nuit.

Je soupire

Un repas chaud, un lit.

Ca n’efface pas les intempéries du jour mais ça procure un peu de quiétude

Si, bien sûr, la nuit n’est pas perturbée par quelques incidents

car c’est bien connu, un individu qui n’est pas sur ses gardes ne fera pas longue vie, et c’est pas un toit qui va changer les lois de la rue.

Allez, c’est parti!