À travers la vitre j’observe la vie en continu. Un show-réalité créé pour mon propre divertissement. La dernière gorgée de café est froide depuis bien longtemps. Derrière le comptoir, le tenancier réessuie ses verres déjà propres. Il m’observe du coin de l’oeil depuis un moment. Je sais qu’il attend que je finisse ma tasse. À ce moment-là, il viendra me demander d’un air réprobateur si je reprends quelque chose.

Au fond de mon jean, je couve mon trésor : une imposante mitraille de pièces rouges qui gonfle le tissu de ma poche.

Les premières lueurs de l’aube se devinent derrière la couche nuageuse. Les costumes-cravates défilent à toute allure. Sur la place, la marchande de fleurs arrange avec soin sa récolte du jour en attendant le premier chaland. Je me souviens de la fois où je me suis rendue à la criée matinale. C’était l’époque où j’avais décroché un stage chez un grossiste en fruits et légumes. Cet enculé de patron m’avait non seulement fait des avances salasses mais avait surtout refusé de me payer à la fin de la journée, quand j’avais refusé de lui céder.

Un petit homme cirrhosé en imper pousse la porte et lance un tonitruant « salut Francis » auquel le patron répond par un signe de tête, tout occupé à sa vaisselle plus qu’étincelante. Il essuie encore et toujours, imperturbable, les nombreux verres qu’il repose ensuite, consciencieusement, bien à leur place sur l’étagère.

Dehors, le ballet de la masse anonyme s’intensifie. Les véhicules font du sur place. À l’arrière, les mômes-rois, dans leurs trônes haute sécurité, regardent béatement dans le vide les yeux cernés. Petite chose deviendra grande, à condition qu’elle mange sa soupe de conventions.

Sur la table, une mouche s’affaire autour des miettes de sucre. Je saisi le second sachet et le fourre dans ma poche. Le gérant n’a rien raté de mon geste. Il doit indéniablement interprété ce menu larcin comme un signe annonciateur d’un départ qu’il désir plus que moi.

J’ai toujours été non désirée.

Petite déjà, ma mère prenait un malin plaisir à me le répéter. Quand elle avait appris que je m’étais accrochée à son ventre et qu’il était trop tard pour m’en déloger, mon père était déjà loin.

J’ai passé mes première années à lui servir de punching-ball jusqu’à ce que je devienne une pupille de l’état. Avec ma gueule amochée et mes dents de traviole aucune famille ne voulait de moi et je passais mon temps à déménager de foyer en foyer, servant de bouc émissaires à mes camarades de jeux et de coupable idéal aux yeux des éducateurs. Je ne disais jamais rien. Comment aurais-je pu trouver les mots. On ne me parlait jamais. Je n’avais pas appris à dire, juste à subir. Même quand j’étais là, c’était comme si j’étais invisible. D’ailleurs, je préférais ça, aux moments où l’on posait les yeux sur moi. Cela signifiait que l’on allait m’accuser de tel ou tel maux. Lorsque cela arrivait, je tremblais sous la colère et laissais faire. Je ne connaissais pas d’autres façon. Pour moi, c’était normal. C’était pour ça que j’existais, pour me faire absorber par les autres. J’étais à la fois la tache et le papier buvard. Les autres lisaient en moi comme dans un test de Rorschach. Ils étaient les maîtres et j’étais leur jouet.

Jusqu’au jour où cet homme m’a attiré près des anciennes voies de chemin de fer. Il disait que j’étais gentille et voulait me montrer un truc qui me plairait sûrement. Dans le wagon désaffecté, il y avait des cadavres de bouteilles, des sièges éventrés et des vieux posters jaunis de femmes nues. Il m’a dit de m’asseoir puis il est devenu bizarre, ses yeux étaient comme fous. Il me faisait mal et je n’arrivais plus à bouger. J’ai attrapé un truc sur la table et l’ai frappé violemment pour me dégager. La bouteille s’est cassée sur son crâne. En reculant, il a trébuché et est resté inanimé sur le sol. J’en ai profité pour m’enfuir.

Peu de temps après, on m’a fait passée devant une juge et je me suis retrouvée dans un centre fermé pour délinquants, cataloguée dangereuse et border-Line. Là, les filles circulaient en bande et m’attiraient dans les couloirs pour me frapper à tour de rôle. Je n’avais aucune richesse et j’étais contrainte à leur donner mes paquets de clopes. Les éducs me foutaient la pression pour que je m’intègre et dénonçaient ma mauvaise volonté.

Une nuit, dans ma chambre, j’ai pris une décision. La première de toute ma vie. Puisque le monde ne voulait pas de moi et que je ne voulais pas de ce monde, j’allais en finir. Mais comment procéder ? Je fis fonctionner mes méninges, qui n’en avaient pas l’habitude. Et lorsque l’éduc vint frapper à la porte pour annoncer le début de la journée, j’avais élaboré mon plan.

À la douche et au déjeuner, je subis avec une assurante indifférence les sarcasmes des autres pensionnaires. Je me sentais enfin forte et plus convaincue que jamais de la justesse de ma décision. À la vaisselle, je m’éternisai en prétextant donner un coup de main à la cuisinière et profitai qu’elle ait le dos tourné pour subtiliser une paire de ciseaux. Comme nos chambres étaient régulièrement fouillées, je ne voulais pas que mes plans soient réduits à néant à cause d’un couteau dans mon tiroir. Cette journée là fut la plus longue de toute ma vie (après s’en sont suivi de nombreuses autres, bien différentes), mon suicide occupait toutes mes pensées et j’attendis l’heure du coucher avec une joie difficilement contenue.

L’éduc me retrouva au milieu de la nuit. Elle était nouvellement arrivée et son excès de zèle me coûta ma délivrance éternelle. Si elle n’avait pas décidé de faire la ronde de nuit, à l’heure qu’il est, je serais 6 pieds sous terre.

On m’emmena à l’hôpital, où, après avoir récupéré, j’intégrai le service psychiatrique.

Sans savoir que la seule action que j’avais entrepris de ma vie avait évidemment échouée, je me réveillai dans une chambre nouvelle. Autour de moi, tout était blancs. Les draps, les murs, l’unique table et chaise qui occupaient la pièce. Pas d’autre mobilier, aucun accessoire, pas même un cadre au mur. Je me levai et me dirigeai vers la fenêtre pour l’ouvrir en battant. Sans succès, elle était fermée à clé. Je me retournai et vis alors la porte d’un vert gerbant qui dénotait singulièrement. Je clopinai vers celle-ci et tournai la poignée. Le couloir était plongé dans le noir et parfaitement silencieux. À gauche, quatre mêmes portes verdâtres. À droite, une double porte vitrée au fond du couloir. Pour y accéder, je devais passer devant cinq autres portes-vomis et le bureau. J’entendais le son d’un transistor.

Là-bas, on me gava de médocs.

On m’appris à peindre mes cauchemars, à cuisiner des quatre-quatre et à faire du karaoké. Enfin, ça, ce fut après un long moment, lorsque j’admis devant l’équipe en blouse blanche que « oui, c’est vrai, je n’ai plus envie de mourir ».

Puisque je ne pouvais pas sortir de cet hôpital et que mes seuls trajets se limitaient à l’aller-retour entre ma chambre et le réfectoire, il fallait que j’y mette du mien. Après tout, si les zombies arrivaient à sourire, c’est qu’il ne devait pas y avoir que du mauvais dans les activités qu’on proposait.

Le jour où je décidai de me rendre au groupe de parole, mon arrivée fut accueillie par des applaudissements. C’était la première fois de ma vie que je faisais l’objet de tant d’attention. Cela me mit tellement mal à l’aise que je fit volte-face aussi tôt.

Après quelques séances, j’avais constaté un changement. Dans le réfectoire, quand je levais les yeux de mon plateau et regardais autour de moi, les autres me regardaient aussi. J’avais même droit à des sourires. Ça me faisait peur et je continuais à m’isoler dans toutes les activités. Je préférais quand on ne faisait pas attention à moi. Dire que je m’étais suicidée pour exister…

C’est Rosaline qui finit par me mettre en confiance. C’était une vieille femme à l’âge incertain. Ses cheveux, plus blancs que gris, s’affaissaient sur son crâne. Il ne lui en restait plus beaucoup mais elle s’évertuait à les brosser en une vague élégante qui partait du haut de son front vers son oreille. Elle était maboule mais elle était gentille.

Un soir, devant la tv, elle vint s’asseoir à côté de moi en silence et posa sa main squelettique sur la mienne. Ce que je ressentis à ce moment fut bouleversant. Elle n’avait rien dit et pourtant je m’étais mise à pleurer. C’était comme si, au simple contact de sa main, Rosaline avait ouvert une vanne en moi. Ma crise de larme fut tellement impressionnante que les infirmiers durent m’administrer un sédatif.

Maintenant que j’y repense, cette femme a été la première à me toucher, vraiment et simplement, sans rien attendre en retour. C’est peut être ça l’amour.

Elle doit être morte depuis depuis belle lurette la Rosaline. Paix à son âme. Elle est mieux là où elle est.

Il s’est mis à pleuvoir. Les gouttes frappent violemment la vitre. Nous sommes en novembre, les rafales de vent sont glaciales. Le café s’est rempli. L’homme à l’imperméable moltonné siège sur son tabouret en compagnie d’autres habitués. Le patron me jette un regard furieux. Je crois que j’ai atteint le temps réglementaire. Je prends mon sac et me dirige vers les escaliers.

– tatatat pas ici

– mais j’ai le droit d’aller à la toilette

– je sais très bien ce que tu vas faire dans ma toilette, il n’en n’est pas question. J’ai dis pas ici, tu dégages. Y a des endroits pour ça.

Evidemment le patron avait eu besoin de parler pour tout le bar, alors que je suis en face de lui. Les alcoolos me dévisagent et je sens que la pression gronde.

Je respire un bon coup et balance mon sac sur l’épaule. Je me dirige vers la sortie.

– pas si vite. C’est un euro vingt pour le café.

– Pas de toilette pas d’addition. Je connais mes droits connard, tu peux pas m’interdire d’y aller alors que j’ai consommé dans ton établissement.

J’ouvre la porte et le froid me saisit aussitôt. J’ai pas de veste, et putain qu’est ce que j’dois chier. L’enseigne de la pharmacie m’apprend qu’il est 8h12. Les Petites Soeurs des Pauvres n’ouvrent pas avant 9h.

(…)

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